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Ronan, dit "Papy Jumper"

Ronan, l’athlète qui voit l’avenir les yeux grand ouverts.

Il est l’athlète nantais à avoir disputé le plus de Jeux Olympiques. Trois avec ceux de Tokyo d’où il est revenu en septembre dernier avec une médaille de bronze récoltée en longueur avec un saut de 6,15 m. Surnommé par la communauté « Papy Jumper », il est également le plus âgé des athlètes debout à avoir participé aux derniers JO. Et bien décidé - il aura alors 54 ans- à se qualifier pour ceux de 2024 à Paris, histoire de refermer les parenthèses d’un parcours pas comme les autres. Rencontre avec Ronan Pallier, sociétaire du Nantes Métropole Athlétisme, 1% de vision, devenu déficient visuel profond en l’espace d’une journée en février 2000 à l’âge de ses 30 ans.

Ronan, tu n’es pas malvoyant de naissance. Peux-tu nous raconter comment c’est arrivé et comment tu l’as vécu ?

Je me suis levé un matin et je ne voyais plus rien autour de moi. Mon premier réflexe a été de prendre mon livre de chevet. Les lettre bougeaient dans tous les sens. J’ai cru que c’était de la fatigue. C’est comme ça que je suis passé en l’espace de quelques heures du monde des voyants à celui des non-voyants avec un diagnostic sans appel. Une rétinite pigmentaire, une maladie évolutive déclenchée à la naissance mais que personne n’avait vue.

Cette perte de la vue si soudaine, comment je l’ai vécue ? (…) Je l’ai d’abord affrontée avec ce que je suis et ce que mes parents m’ont donné. Un petit gars de la Réunion et de la DASS qui a eu la chance d’atterrir dans une très belle famille en Bretagne. Avec des parents qui m’ont tout appris. Les valeurs, une formidable ouverture d’esprit, l’importance de toujours positiver, de donner de soi, de recevoir, mais aussi d’accepter, de se dire qu’on n’est pas tous seuls dans la vie. Alors, la vie a continué, avec toujours cette envie de me battre, de me dépasser. Car je suis quelqu’un qui ne lâche jamais rien.

J’ai eu de la chance aussi. J’étais arrivé sur Nantes l’année juste d’avant avec un emploi de chauffeur à la SEMITAN. J’ai tous mes permis vous savez. J’ai conduit des bus, des tramways. L’entreprise a pris soin de moi et m’a proposé une reconversion au sein des ressources humaines puis une mission sur l’accessibilité. Pouvoir garder son travail, c’était déjà très important.

Quelle est la place du sport dans cette histoire ?

Le sport, il ne commence pas avec cet accident de la vie. Je l’ai en moi depuis que je suis enfant. J’ai commencé par le foot à l’âge de 14 ans. Jusqu'à jouer des matches de niveau ligue 2.  Avant que ma carrière de foot s’achève prématurément. Ma mère me pousse alors à faire enfin ce qu’elle me répète depuis mon enfance. «  Pratique l’athlétisme mon fils, tu es fais pour ça ! » Je me résous enfin à suivre son conseil et là, c’est le coup de foudre immédiat ! L’athlé : on est seul contre les autres et c’est un vrai défi ! Conclusion … (rires) Il faut toujours écouter sa mère. Bref, en l’espace de 3 ans, grâce à mes performances, j’intègre l’élite, et je dispute les championnats de France sur mes 2 épreuves de prédilection : le 200 mètres et la longueur.

rp0Puis nouvel événement. Je perds la vue. On est en 2000. J’ai 30 ans, l’âge où la plupart des athlètes envisagent de mettre fin à leur carrière. Et moi, le temps de retrouver mes repères, j’en commence une nouvelle avec le handisport. Avec en 2004 mes premiers Jeux à Athènes. En 2008, les Jeux de Pékin et une première médaille de bronze sur 100 mètres. Puis les championnats du monde à Dubaï en 2019, les championnats d’Europe à Berlin et à Bydgoszcz en avec respectivement une médaille d’argent une médaille d’or. Et enfin cette année avec cette nouvelle médaille olympique en bronze obtenue en saut en longueur. Et j’ai bien l’intention de continuer.

 Ronan, comment as-tu vécu ce passage forcé du monde sportif des valides à l’autre monde ? Qu’est-ce que cela a changé ?

Je me suis dit assez rapidement que la perte de vue était une opportunité pour rencontrer de nouvelles personnes, pour de vivre de nouvelles expériences sur tous les plans. Comme développer mes autres sens et être davantage concentré sur mon environnement. Cela a complètement changé ma vie -c’est certain- et ma façon de l’aborder. Mon tempérament n’a pas changé. Je suis comme la panthère. Prêt à bondir. Mais, de façon paradoxale, mon handicap m’a donné un pouvoir en plus. Celui de relativiser d’abord. Celui de pouvoir se centrer sur soi-même, d’être un peu à part. Je suis dans 2 mondes, et moi, cela me fait du bien. C’est sans doute aussi pour cela que j’arrive à me relâcher complètement lors d’une compétition. Je fais le vide dans ma tête. Je suis dans ma bulle. Je suis en mode robot. 1 heure avant le début de la compétition, ce n’est plus Ronan que vous avez en face de vous. C’est l’athlète et le compétiteur. Je fais les choses avec sérieux. J’aime les défis. Mais je les fais aussi en décontraction, avec respect, et en sachant aussi plaisanter quand il le faut notamment à l’entrainement. J’ai toujours pris du plaisir dans tout ce que je faisais, c’est essentiel. Ce qui me gêne le plus, à vrai dire, ce n’est pas l’handicap mais l’âge. Il faut que je fasse attention. On a un programme avec Fabrice, mon entraineur. Mais on adapte les séances à la forme du moment.

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Cette transition réussie, je la fois beaucoup à mes entraineurs. Gregory Charbonneau lorsque j’étais au Stade Nantais. C’est lui qui m’a amené à ce niveau là et aux premiers jeux à Athènes en 2004. Puis à partir de 2015, Fabrice Ploquin (Photo), mon coach, mon ami, qui m’a intégré dans son groupe. On s’était déjà entrainé ensemble quand j’étais arrivé à Nantes. Il a fallu qu’il s’adapte à mon handicap. Qu’il apprenne de moi comme j’ ai eu à apprendre de lui. C’est une personne très respectueuse de ce que je suis. Je lui dis ce que je veux. Et lui il va me démontrer que je peux le faire. Quand on est en compétition, on ne forme plus qu’un.

Dernière question Ronan. Ta dernière médaille olympique, elle est rangée où ?

Elle est bien rangée dans un tiroir. Je la sortirais peut être un jour pour montrer à mes petits enfants pour leur dire aussi qu’avec un handicap on peut quand même faire beaucoup de choses. La place du sport pour les personnes en situation en handicap, c’est comme une compétition, il faut toujours se battre pour faire et obtenir mieux. Ca avance. Mais il y a des pays qui ne savent pas qu’on est des personnes et qui ne font rien, notamment dans le domaine du sport. Même en France, on rencontre encore des gens comme ça.

Interview : Bruno Briand

Crédit photos : ©Y. Kellerman - CPSF et Bruno Briand