Luc Dayan, ancien président du FC Nantes : « On a fait n'importe quoi en France depuis 15 ans »
Président des Canaris juste avant le rachat de Waldemar Kita mais aussi du LOSC, du RC Lens et du RC Strasbourg, Luc Dayan est l’auteur de l'article comme Soyons réalistes, exigeons l’impossible remettant en question l’économie et l’organisation du football en France. Entre droits TV, gestion de clubs dont le FC Nantes et modèle économique, l’homme d’affaires revient, pour le Journal Nantes Sport, sur la situation actuelle du ballon rond dans l’Hexagone.
La Ligue 1 a vécu plusieurs années troubles pour la diffusion de ses droits. Des promesses du milliard avec Mediapro en passant par Dazn et maintenant la solution Ligue 1 +. Comment se porte le football français aujourd’hui ?
Paradoxalement, peut-être correctement. Le modèle économique a complètement changé à la suite de cette dégradation des droits TV. C’est la conséquence de ce que j'ai dénoncé plusieurs fois : on n'a pas bien compris que la relation avec Canal + était fondamentale. Finalement, les clubs se sont adaptés. Ils perdaient déjà de l'argent avant. Le système n’a jamais été très vertueux. Les ventes de joueurs permettaient de masquer ce problème structurel de perte d'exploitation entre les recettes et les dépenses. Certains sont passés en multipropriété, comme Strasbourg, Troyes ou même Lyon. Les autres ont compris qu’il fallait former et vendre de plus en plus vite.
« On se retrouve avec un système qui n'a pas bien compris comment il tenait debout. »
Canal + est donc essentiel à La Ligue 1 ?
En quelque sorte. Il y a une quinzaine d’années, lorsqu’il y a eu des appels d'offres pour essayer de monter encore plus le montant des droits TV, le lien avec Canal + s’est cassé. La chaîne s'était construite sur le football. Les abonnés avaient souscrit pour le championnat de France. Il y avait aussi du cinéma et autres mais c’était le principal attrait. Il y a eu une plateforme avec des millions d'abonnés. Le prix du foot était intégré au coût de la grille. Les dirigeants de l'époque ne l’avaient pas compris. Et il y a eu l'épisode TPS (ndlr : détenteurs de droits TV sur la Ligue 1 entre 2001 et 2005 en concurrence avec Canal+ et TF1) qui a montré que ce n'était pas facile d'avoir 2 concurrents. : ils ont été absorbés par Canal+. Il y a eu ensuite une intervention politique pour qu’Orange rentre dans le schéma. Ils ont monté une chaîne et ont perdu un milliard d’euros en 4 ans. Ils ont ensuite sollicité les Qataris avec BeIn Sports qui a perdu énormément d'argent. Ils ont arrêté aussi.
« Les clubs se sont adaptés. Ils ont changé complètement de modèle »
On se retrouve avec un système qui n'a pas bien compris comment il tenait debout. Dans ma génération, le but d’un club de foot, c'était que l'équipe joue le plus souvent ensemble, qu'elle soit performante. Plus elle était performante, plus elle montait au classement et plus elle avait de droits TV, de recettes spectateurs et de sponsors. Paradoxalement, je parlais avec un ami qui gère un club en multipropriété. Il me disait n’avoir aucune envie de monter en Ligue 1. Son but c'est de rester en Ligue 2, de former et de vendre des joueurs. La politique de son club est dépendante de celle du groupe. Les clubs se sont adaptés. Ils ont changé complètement de modèle.
« On a fait n'importe quoi en France depuis 15 ans »
La chaîne Ligue 1+ permet qu'il y ait une diffusion. Le cœur de clientèle du championnat français, c'est 1 million de personnes. C’est déjà pas mal mais c’est à un prix bas. Sur cette partie-là, on a fait n'importe quoi en France depuis 15 ans. Quand j'arrivais dans des clubs en faillite ou en difficulté, la part des ventes de joueurs devenait de plus en plus importante. Le problème, c'est que si vous vendez des joueurs, votre effectif s'affaiblit. Le groupe joue de moins en moins bien ensemble. Les téléspectateurs trouvent que la qualité baisse et ils s'abonnent moins. En parallèle, Canal+ a pris la Ligue des champions. Le grand public peut voir des matchs avec de superbes pelouses, des grands joueurs, un niveau de jeu rapide. On voit vraiment la différence avec la Ligue 1.
« Le football français est dépendant des ventes de joueurs et de la multipropriété. »
Qu’est-ce que ça veut dire sur la valeur du produit Ligue 1 aujourd'hui pour les diffuseurs ? Le projet Ligue 1+, est-ce un pas dans la bonne direction ?
Aucun diffuseur n'a voulu acheter les droits. Il n’y avait pas d'autre solution. Dazn avait acheté à 400 millions mais n’ont pas pu les amortir. Tout le monde disait que ça le valait. A mon avis, avoir 500 ou 600 millions d’euros pour le foot français, c'était déjà bien. Tout le monde s'est bercé d'illusions. Il y a eu des arrangements politiques pour rajouter un concurrent à Canal +. C’était Orange mais ils ont arrêté. La dimension politique du football est importante puisque Nicolas Sarkozy (ndlr : ancien Président de la République), était intervenu pour demander à l’opérateur téléphonique de compléter ce que mettait Canal+. La chaîne cryptée ne voulait pas mettre plus que 400 millions, déjà, à l'époque. D’autant plus qu’ils avaient déjà des abonnés. Les plateformes comme Dazn et autres ont dû en conquérir. Canal+ a mis 10 ans avant de le faire dans les années 90. C'est long. Une fois qu'on a cassé ce lien et qu'on a changé les règles du jeu du côté du foot, on se retrouve avec un football français qui est dépendant des ventes de joueurs et de la multipropriété.
« Aujourd’hui, le FC Nantes est dépendant de Waldemar Kita »
Avec cette situation, dans quelle mesure le FC Nantes peut-il être touché ?
Waldemar Kita avait racheté le club en 2007. Heureusement qu'il a les poches profondes parce qu’il couvre les défaillances économiques du système avec son argent. Le FC Nantes fait partie des clubs dans lesquels les actionnaires couvrent les dettes. En France, tant qu'un actionnaire met au bout chaque année, le club s’en sort devant la DNCG. Le problème de ce système, c'est que le jour où l'actionnaire ne peut plus ou ne veut plus, les clubs sont en grosse difficulté. Aujourd’hui, le FC Nantes est dépendant de Waldemar Kita.
« Waldemar Kita assume ses responsabilités. Tout le monde ne le fait pas »
Qu'est-ce que tu penses de cette gestion du club ?
Je respecte le fait qu'il ait assumé ses responsabilités. Tout le monde ne le fait pas. J’ai vu des actionnaires qui sont partis en laissant des clubs dans de mauvais états financiers. On ne peut pas lui reprocher ça. Ce n’est pas un métier facile. Je connais bien les dirigeants de Lille ou de Lens. C'est beaucoup de boulot au quotidien. A Nantes, il y a eu des bonnes périodes mais le problème vient de l’instabilité.
A l’heure où la plupart des clubs de Ligue 1 passent sous pavillon étranger. Avec Lorient qui va entrer dans le giron du groupe américain BKFC, il pourrait y en avoir 11 sur 18 en Ligue 1. Le FC Nantes reste un modèle à part. Est-ce encore viable aujourd’hui ?
Tant que l'actionnaire a envie de continuer, d’assumer ses responsabilités, c'est viable. Waldemar Kita aurait baissé les charges. Il essaie de faire en sorte que le club dépende de moins en moins de lui, ce qui est compréhensible puisqu'il n'y a plus les droits TV. Je pense qu'il va privilégier la formation puisque c’est le schéma d’aujourd’hui. On forme des joueurs, on les fait jouer en équipe première et on les vend dès qu’on a des offres. C’est le seul modèle économique qui tient la route.
« Je suis dépassé par le modèle économique des clubs »
Tu as souvent été appelé pour sauver des clubs en faillite, tu l'as été récemment ?
Je ne peux plus le faire. Au vu des montants à chercher et des restructurations à faire, je ne me sens plus capable de réussir. Je réussissais à une époque où il y avait des droits TV, un modèle économique, où le but c'était que le club joue bien, soit performant. Je suis dépassé par ce modèle-là. Un bon patron de club, c'est un formateur-vendeur de joueurs. Les écarts financiers sont en dizaines de millions d'euros.
D’une manière générale, tu dirais que le foot français vit au-dessus de ses moyens ?
Bien sûr. Si tu regardes chaque année les rapports de la DNCG, on voit que le système a perdu plusieurs centaines de millions d’euros. Le système accepte par nature d'être déficitaire. Tant que l'actionnaire couvre, il n’y a pas de conséquences. Alors comme les supporters, les sponsors veulent la même chose : que l'équipe gagne. Ils n’ont rien à faire tant que ça arrive. C'est un jeu de dupes jusqu'au moment où l'actionnaire en a marre.
« Il y a beaucoup de casse sociale. C’est mon combat et mon travail mais c'est comme si personne ne m’entendait depuis des années. »
C'est quelque chose qui t'inquiète ?
Oui, parce que j'ai vu plein de clubs disparaître. Depuis 20 ans, des clubs ont replongé très bas comme Strasbourg, qui a fait faillite et puis qui remonte, ou Bastia. Il faut 5 ou 10 ans. Je trouve ça très triste quand un club disparaît : les salariés sont sur le carreau et le foot disparaît pendant un moment. Des stades sont construits. Plus personne ne peut les utiliser comme c'était le cas au Mans. Je trouve ça très triste. C'est de l'argent jeté par la fenêtre. Il y a beaucoup de casse sociale. C’est mon combat et mon travail mais c'est comme si personne ne m’entendait depuis des années.
« Il faut penser les choses complètement différemment pour s'adapter à ce qui se passe »
En 2019, tu avais publié une tribune dans Ouest-France. Tu appelais à organiser le football d’une nouvelle manière. De quelle manière tu le ferais ?
Je l’ai détaillé dans mon article Soyons réalistes, exigeons l'impossible. Je ne changerais pas grand-chose. Ce sont des choses basiques. J'ai bossé à Lens, à Lille et à Valenciennes. Dans une région comme le Nord, chaque club a un centre de formation. Ça coûte de l'argent alors qu’un seul ou 2 joueurs ne sortent par an. Aux États-Unis, il y a une mutualisation. Il y a un système universitaire qui fournit les meilleurs joueurs au système professionnel. Il y aurait quelque chose de plus économique et de plus performant mais c'est impossible. Chacun veut son centre de formation. C'est même une obligation d’en avoir un. Il faut penser les choses complètement différemment pour s'adapter à ce qui se passe. On n'est pas dans un pays de réforme. Le foot est le reflet d’une société. Quand on voit la situation globale de la France, personne n’arrive à se mettre d'accord pour faire un budget. En parallèle, l’évolution du football n’est pas un hasard. On a un vrai problème pour analyser des problèmes, les traiter suffisamment tôt pour que ça ait moins d’effets négatifs.
« Les présidents de Ligue n’ont pas les compétences nécessaires à mon avis »
Pour changer les choses de manière structurelle…
C’est ça. C’est compliqué. Avant de les changer, il faut les penser. Il faut être légitime pour le faire. Or les gens qui sont présidents de Ligue, ce sont des politiques. Ils sont élus de façon politique, pas sur des programmes mais sur des déclarations de principe. Ils n’ont pas les compétences nécessaires à mon avis. Ils font au mieux mais ils gèrent au jour le jour ce qu'ils peuvent. Le système de gouvernance est compliqué parce qu’il y a des limites.
Propos recueillis par Thibault Marchand
